ITV : Louis Meunier, le réalisateur du film « Les Prisonniers de l’Himalaya »

Cavalier

« Prisonniers de l’Himalaya » (« The Kyrgyz of the Afghan Pamir » est le dernier documentaire réalisé par Louis Meunier. Ce cavalier-explorateur, grand connaisseur de l’Asie Centrale, nous amène à la rencontre de ceux qui vivent dans le massif du Pamir à plus de 4000 mètres d’altitude. Coincée entre le Tadjikistan et le Pakistan, le Wakhan corridor est une étroite bande de terre terriblement isolée. C’est pourtant là que vivent les kirghizes, ce peuple nomade prisonnier de la montagne et des frontières. Question/Réponses avec celui qui a fait le voyage pour les rencontrer.

Le film

Pendant un de ces voyages dans le Pamir, Louis Meunier rencontre les kirgizes du Pamir Aghan. La région est très difficile d’accès et les conditions de vie sont rudes. Le Pamir afghan est même appelé « Bam-e-Dunya » : »le toit du monde ». Louis Meunier y reviendra deux fois avec une équipe de tournage pour filmer ce peuple et comprendre son histoire.

LES PRISONNIERS DE L’HIMALAYA (2012) – 52 minutes

Un film réalisé par Louis Meunier – Production : Taimani Films

 

louis meunierEntretien avec Louis Meunier, le réalisateur

Comment peut-on vous présenter ? Explorateur, réalisateur, cavalier ?

 Louis Meunier : Disons que je suis un réalisateur avec un goût prononcé pour l’exploration et l’aventure… J’ai débarqué en Afghanistan pour découvrir un pays dont j’avais lu les enchantements dans les récits des explorateurs des siècles passés, et j’ai eu la chance de pouvoir traverser le pays à cheval, jouer au buzkashi et faire de l’alpinisme. Je suis devenu réalisateur par la force des choses, pour partager cette passion d’un pays mal connu.

 

Direction, les montagne du Pamir afghan(c) Matthieu Paley

Direction : les montagne du Pamir afghan
(c) Matthieu Paley

 

Vous expliquiez dans un article de Mickael Strandberg que vous ne conceviez pas un voyage sans y associer une activité de documentation ou de tournage ? Est-ce toujours le cas ?

Heureusement ce n’est pas toujours le cas. Pour moi la manière la plus libre de voyager est gratuite : pour soi, sans contrainte, sans avoir à allumer la caméra pour rapporter un reportage, sans avoir à demander à ses hôtes de prendre la pause. Je pars parfois en voyage sans caméra ni appareil photo, pour le simple plaisir de découvrir une nouvelle région, ou simplement pour « mener paître les vents ».

La réalisation est devenue mon métier parce que cela me semblait la manière la plus judicieuse de vivre de mes voyages. Filmer est un échange, un partage à la fois avec les habitants de la région que l’on découvre, et avec le public.

Filmer est un travail, un effort. Avoir l’œil derrière la caméra force à être perspicace, à rester en éveil permanent pour saisir l’environnement que l’on découvre, le décrypter au mieux et le retranscrire par l’image.

Les efforts sont récompensés au retour, lorsque l’on partage le documentaire avec ses proches et le public. On parvient à véhiculer des idées et des émotions, c’est merveilleux.

 

Comment concilier la partie « exploration/rencontre » avec la partie technique et vidéo ? La vidéo devient-elle une contrainte ? Etre derrière la caméra, est-ce également prendre du recul vis-à-vis de ce que l’on filme ?

A Zan Buk. Un yack de la caravane de l'équipe (c) Matthieu Paley

A Zan Buk. Un yack de la caravane de l’équipe
(c) Matthieu Paley

Oui, bien sûr, il faut s’assurer en permanence que les batteries sont bien chargées, que les optiques ne sont pas malmenées… La vidéo ralentit l’exploration, il faut sans cesse monter la caméra, attendre que les optiques dégivrent, etc… mais la vidéo permet aussi d’approfondir l’exploration, elle aiguise la curiosité. Disons que la vidéo impose de la patience et de la lenteur dans l’exploration.

 

 

 

Comment avez-vous réussit à vous faire accepter vous et toute l’équipe chez ce peuple si isolé ?

Aziz fumant de l'opium.(c) Matthieu Paley

Aziz fumant de l’opium.
(c) Matthieu Paley

J’avais déjà voyagé dans la région avant le tournage du film et j’avais rencontré les Kirghizes. D’autres membres de l’équipe, Malang et Hatam Bek, les connaissaient bien aussi.

Se faire accepter n’est finalement pas si difficile. Il suffit de respecter certaines règles, se montrer curieux et respectueux de la culture de l’autre. L’hospitalité est un principe majeur en vigueur chez presque tous les peuples.

 

 

Vous avez tourné avec 2 Canon 5D. Comment s’est décidé ce choix ?

Le 5D offre la qualité d’image que je recherchais. De plus, même s’il est parfois un peu contraignant à utiliser en caméra, le 5D est petit et discret. Il impressionne moins qu’une grosse caméra et perturbe moins l’intimité que l’on installe avec ses personnages.

 

Un regret sur le matériel emporté ? Un accessoire inutilisé (ou inutilisable), un oubli ?

Nous n’avions pas apporté assez de barres chocolatées !

Déplacement difficile dans le petit Pamir(c) Matthieu Paley

Déplacement difficile dans le petit Pamir
(c) Matthieu Paley

 

Quel a été votre plus grand défi  sur ce tournage ?

Le défi le plus grand tient à l’isolement des Kirghizes. Pour les rejoindre, il faut marcher une semaine, et ensuite se déplacer d’un camp à l’autre. Nous avions une caravane de 14 yaks pour porter notre équipement ! Tous les soirs il faut monter un camp, défaire les charges des animaux, s’installer… et tout rempaqueter le matin. A chaque prise de vue, c’est la même chose : arrêter la caravane, sortir le matériel vidéo, préparer les caméras, filmer et remballer… c’est très contraignant. Surtout en hiver quand il fait -30°C !

Le matériel vidéo devait être adapté aux températures négatives – les batteries se vident très vite en basse température, il a fallu les externaliser, c’est à dire les garder en permanence contre le corps, même pendant les séquences de tournage. La nuit, nous nous répartissions les batteries (nous avions beaucoup beaucoup de batteries) pour les glisser dans nos sacs de couchage. Evoluant en autonomie complète, il fallait régulièrement les recharger – nous trimballions deux générateurs et plus de cent litres de carburants sur le dos des yaks.

 

Halte sur le chemin du retour(c) Matthieu Paley

Halte sur le chemin du retour
(c) Matthieu Paley

Les Kirghizes habitent en altitude, sur un plateau à 4.300 mètres. Pour y accéder, il a fallu traverser des cols plus hauts encore… mais les disques durs ne sont garantis que jusqu’à 10.000 pieds, c’est-à-dire environ 3.000 mètres. Il a donc fallu emporter des disques durs scellés (Sealed State Drive, SSD). Nous en avions environ 25, c’était un vrai cauchemar d’effectuer les sauvegardes quotidiennes.

 

 

 

Aujourd’hui, avez-vous des nouvelles des Kirghizes du Pamir ?

Nous nous sommes revus à l’occasion de la projection du film à Kaboul, et nous nous parlons par l’intermédiaire d’un téléphone satellite que je leur ai laissé. Le Khan, le chef tribal, est aussi venu à Kaboul cet hiver, nous avons passé du temps ensemble.

 

Traversée de la rivière Wakhan.(c) Matthieu Paley

Traversée de la rivière Wakhan.
(c) Matthieu Paley

Les Kirghizes continuent leur vie sur le toit du monde, avec son lot de bonheurs et de malheurs. Une partie de la communauté fonde beaucoup d’espoirs sur la possibilité d’émigrer hors des frontières ; l’autre est très attachée à son bout de terre et n’entend pas le quitter.

 

Comme le raconte le film, une partie de la communauté a réussi à fuir en Turquie il y a une trentaine d’années. Certains Kirghizes d’Afghanistan voudraient les rejoindre. Nous n’en sommes pas encore là, mais des voyages d’échange sont prévus entre les deux parties de la communauté. Et puis, les cousins turcs ont visionné le film et ont ainsi pu montrer à leurs enfants, nés en Anatolie, à quoi ressemble la terre de leurs ancêtres.

Le gouvernement du Kirghizstan a émis l’envie d’utiliser le film pour lever des fonds et inviter une partie des Kirghizes d’Afghanistan a émigré chez eux.

… A suivre.

 

Quels sont vos projets ? Vous êtes très attaché à l’Afghanistan et l’Asie Centrale. Imaginez-vous pouvoir découvrir et aimer autant une autre partie du globe, un autre peuple ?

Oui ! Le futur le dira, mais j’ai très envie de découvrir les peuples de Sibérie, ceux de l’Est Himalayen entre l’Inde et la Birmanie, le Caucase…

 

Un grand merci à Louis Meunier pour ses réponses.

« Prisonniers de l’Himalaya » participera au mois d’Avril à deux festivals de film d’aventure : Objectif Nature de Paris et Aventure et Découverte à Val d’Isère. L’année dernière, au festival Aventure et Découverte, le film de Louis Meunier « 7000 mètres au dessus de la guerre » remporta l’Aigle d’or, le premier prix de cette compétition.

Plus d’info sur le film et l’histoire de ces kirgizes : http://www.theroofoftheworld.com/

Crédit photo : Matthieu Paley

 

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